Le bien et le mal1

À la différence d'un certain nombre d'autres doctrines religieuses, la foi bahá'íe n'enseigne pas que les désirs physiques sont néfastes ou mauvais. Chaque chose dans la création de Dieu est considérée comme essentiellement et fondamentalement bonne. En fait, l'objectif même du corps humain et de ses facultés physiques est de servir de véhicule approprié au développement de l'âme. Alors que les énergies du corps sont progressivement amenées à être consciemment contrôlées par l'âme, elles deviennent les instruments de l'expression des qualités spirituelles. Ce ne sont que les passions physiques non contrôlées qui peuvent être source de mal ou un empêchement au progrès spirituel.

Le besoin sexuel de l'homme par exemple est considéré comme un don de Dieu. Son expression contrôlée à l'intérieur des liens légitimes du mariage peut être la forte expression de la qualité spirituelle qu'est l'amour. Cependant ce même désir sexuel, s'il est mal utilisé, peut conduire à des actions perverses, inutiles, voire destructrices.

Le corps étant le véhicule de l'âme rationnelle dans cette vie terrestre, il est important de l'entretenir et de le soigner. Bahá'u'lláh a fortement découragé toute forme d'ascétisme ou d'abnégation extrême de soi. Il a mis l'accent sur des disciplines saines. Les Écrits bahá'ís contiennent un certain nombre de lois pratiques relatives à l'entretien du corps humain : une nourriture correcte, des bains réguliers et ainsi de suite. Le principe de modération vient souligner tout cela, comme il vient souligner de nombreux autres aspects des croyances bahá'íes : toute chose qui peut être bénéfique si elle est utilisée avec modération peut devenir nuisible lorsqu'elle est poussée à l'extrême.

Les Écrits bahá'ís reconnaissent explicitement que certains facteurs physiques incontrôlables par l'individu, tels que faiblesses génétiques ou malnutrition pendant l'enfance, peuvent avoir un effet sur notre développement au cours de notre vie sur terre. Mais ces influences matérielles ne sont pas permanentes et n'ont pas le pouvoir en elles-mêmes de nuire à l'âme. Elles peuvent tout au plus retarder temporairement le processus de croissance spirituelle, quoique même cet effet-là puisse être ensuite compensé par une accélération du développement. En fait, les Écrits bahá'ís expliquent que cette lutte courageuse et déterminée de l'individu contre ces handicaps physiques, émotionnels et mentaux induit souvent un important développement de la croissance spirituelle, l'individu pouvant même en arriver à considérer ces handicaps comme des bénédictions déguisées qui l'ont finalement aidé à croître spirituellement. Par conséquent, le fait d'admettre que les conditions physiques peuvent affecter temporairement, mais de manière significative, le processus de croissance spirituelle est loin de la croyance propre à de nombreux philosophes matérialistes selon laquelle nous sommes totalement déterminés par la combinaison de différents facteurs physiques génétiques et acquis :

... le mouvement est indispensable à toute forme d'existence. Toute chose matérielle progresse jusqu'à un certain point puis commence à décliner. C'est la loi qui gouverne la création physique tout entière... Mais, en ce qui concerne l'âme de l'homme, il n'y a aucun déclin. Son seul mouvement s'effectue vers la perfection ; l'âme ne fait que croître et progresser...

Le monde mortel est un monde de contradictions, de contraires ; le mouvement étant obligatoire, toute chose doit soit progresser, soit reculer. Dans le royaume de l'esprit il n'y a pas de recul possible, tout mouvement doit nécessairement aller dans le sens de la perfection.2

Ce thème de la croissance au travers de la lutte et de la souffrance se rencontre à différents endroits des Écrits bahá'ís. Bien que la plupart de nos souffrances soient le résultat d'une vie insouciante, et par conséquent évitables, une certaine dose de souffrance est nécessaire au processus de croissance. En fait, nous comprenons et acceptons l'idée que la souffrance et le sacrifice soient des composantes essentielles au succès matériel ou spirituel. Nous ne devrions par conséquent pas être surpris du fait que l'effort encore plus important que nécessite la croissance spirituelle puisse lui aussi requérir ces mêmes éléments :

Toute chose importante ici-bas requiert l'attention toute particulière de celui qui la recherche. Quiconque poursuit un but doit surmonter toutes sortes de difficultés et de tribulations pour atteindre son objectif et parvenir au succès. Il en est ainsi pour les choses de ce monde. Combien plus vrai en est-il donc pour tout ce qui concerne l'assemblée céleste. 3

Ce qui nous amène au concept bahá'í du rapport qui existe entre le bien et le mal chez l'homme. `Abdu'l-Bahá le décrit ainsi :

Dans la création, le mal n'existe pas ; tout est bon. Des qualités ou des dispositions innées chez certaines personnes, et apparemment blâmables, ne le sont pas en réalité. Ainsi, dès le début de sa vie, on peut clairement remarquer chez un nourrisson des signes d'avidité, de colère et de mauvaise humeur. On pourrait dire alors que le bien et le mal sont innés à la réalité de l'homme, et que ceci est contraire à la pure bonté de la nature et de la création. La réponse à ceci est que l'avidité, qui consiste à vouloir d'avantage, est une qualité louable à condition qu'elle soit correctement utilisée. Qu'un homme soit avide d'acquérir les sciences et le savoir ou de devenir clément, généreux et juste, cela est très louable. S'il exerce sa colère et sa fureur contre des tyrans sanguinaires semblables à des bêtes féroces, cela aussi est très louable ; mais, s'il n'utilise pas ces qualités dans un but noble, elles sont répréhensibles... Il en est de même pour toutes les qualités naturelles de l'homme, qui constituent le capital de la vie ; si elles sont développées et utilisées incorrectement, elles deviennent condamnables. Il est par conséquent clair que la création est purement bonne. 4

La foi bahá'íe n'accepte donc pas le concept de péché originel ou d'une quelconque doctrine qui considère que les gens sont foncièrement mauvais et possèdent intrinsèquement de mauvais éléments dans leur nature. Toutes les forces et les facultés qui nous sont inhérentes nous ont été données par Dieu et sont, par conséquent, potentiellement bénéfiques à notre développement spirituel. De la même manière les enseignements bahá'ís nient l'existence de Satan, être diabolique ou force du mal. Le mal, explique-t-on, est l'absence du bien ; l'obscurité est l'absence de lumière, le froid l'absence de chaleur. 5 De même que le soleil est l'unique source de toute vie dans le système solaire, de même il n'existe fondamentalement qu'une seule force ou pouvoir dans l'univers, cette force que nous appelons Dieu.

Cependant si une personne, par son libre arbitre accordé par Dieu, décide de se détourner de cette force ou ne fournit pas l'effort nécessaire pour développer ses capacités spirituelles, elle ne pourra aller que dans le sens de l'imperfection. À la fois en elle-même et dans la société, il existera ce que l'on peut appeler des points obscurs. Ces points obscurs sont les imperfections, et `Abdu'l-Bahá a dit que le mal est l'imperfection.

Si un tigre tue et mange un autre animal, ce n'est pas le mal, car c'est l'expression de l'instinct naturel du tigre pour sa survie. Mais si une personne tue et mange un autre être humain, cet acte, bien qu'identique, peut être considéré comme mauvais, car elle est capable d'agir autrement. Un tel acte n'est pas l'expression de sa véritable nature.

En tant que créatures relativement peu développées, nous possédons certains besoins intrinsèques qui ont besoin d'être satisfaits. Ces besoins sont en partie physiques et tangibles et en partie spirituels et intangibles. C'est Dieu qui nous a créés ainsi et nous a placés dans cette situation. Et, parce qu'Il nous aime véritablement, Il a pourvu à la satisfaction légitime de tous nos besoins. Mais si, par simple ignorance ou de propos délibéré, nous essayons de satisfaire certains de nos besoins de manière illégitime ou malsaine, nous risquons alors d'altérer notre véritable nature et de nous créer de nouveaux appétits incapables d'être véritablement satisfaits :

... il y a deux sortes d'aptitudes : l'aptitude naturelle et l'aptitude acquise. La première, qui est la création de Dieu, est purement bonne - dans la création de Dieu, le mal n'existe pas ; mais l'aptitude acquise est devenue la cause de l'apparition du mal. Par exemple, Dieu a créé les hommes de telle façon et leur a donné une constitution et des capacités telles que le miel et le sucre leur profitent, alors que le poison les rend malades et les détruit. Cette nature et cette constitution sont innées, et Dieu les a accordées pareillement à toute l'humanité. Mais, petit à petit, l'homme commence à s'habituer au poison en en prenant chaque jour d'infimes quantités qu'il augmente progressivement, jusqu'au jour où il en est arrivé à tel point qu'il ne peut vivre sans son gramme d'opium quotidien. Ses capacités naturelles sont ainsi complètement perverties. Voyez comme les aptitudes et capacités naturelles peuvent être modifiées au point d'être tout à fait dénaturées par une accoutumance et des habitudes différentes. On ne reproche pas aux corrompus leur nature et leurs aptitudes innées mais plutôt leur nature et leurs aptitudes acquises. 6

Bahá'u'lláh a dit que l'orgueil, ou égocentrisme, était l'une des plus grandes entraves au progrès spirituel. L'orgueil est la conscience exagérée que l'on a de sa propre importance dans l'univers et conduit à un comportement de supériorité vis-à-vis des autres. Une personne orgueilleuse a le sentiment qu'elle doit exercer un contrôle absolu sur sa vie et sur les événements qui l'entourent et cherche à diriger et dominer les autres parce qu'un tel pouvoir l'aide à maintenir cette illusion de supériorité. Aussi l'orgueil est-il une entrave au progrès spirituel, parce qu'il impose à l'individu orgueilleux une quête sans fin pour parvenir à la réalisation de ses propres concepts, vainement conçus et illusoires.

En d'autres termes, la clef menant à la compréhension de la morale et de l'éthique bahá'íes se trouve dans la notion bahá'íe du progrès spirituel : tout ce qui mène au progrès spirituel est bon et tout ce qui tend à y mettre un frein est nuisible. D'un point de vue bahá'í, apprendre à distinguer ce qui est bon de ce qui est mal (ou ce qui est vrai de ce qui est faux) signifie donc parvenir à un degré de connaissance de soi qui nous permette de distinguer ce qui peut aider à notre croissance spirituelle de ce qui la freine. 7 Et cette connaissance ne peut être acquise qu'au travers des enseignements des manifestations.

Bahá'u'lláh a souligné à plusieurs reprises que seule la religion révélée peut nous sauver de nos imperfections. C'est parce que Dieu nous a envoyé ses manifestations pour nous montrer le chemin du développement spirituel et pour toucher nos cœurs avec l'esprit de l'amour de Dieu, que nous sommes capables de réaliser notre vrai potentiel et de faire l'effort nécessaire pour être unis à Dieu. Là est le salut qu'apporte la religion. Il ne nous lave pas de la souillure de quelque péché originel ni ne nous protège de quelque force maléfique externe ou du mal. Il nous délivre plutôt de la captivité de notre propre nature inférieure - une captivité qui engendre le désespoir individuel et fait peser une menace de destruction sociale - et nous indique le chemin d'un bonheur profond et satisfaisant.

En fait, la raison essentielle d'un tel manque de bonheur et des terribles conflits et crises sociales dans le monde aujourd'hui est que l'humanité s'est détournée de la vraie religion et des principes spirituels. Le seul salut, quelle que soit l'époque, pensent les bahá'ís, est de se tourner vers Dieu, d'accepter sa manifestation pour ce jour et de suivre ses enseignements. Bahá'u'lláh a souligné que si nous réfléchissons profondément aux conditions de notre existence, nous ne pouvons que réaliser et admettre qu'en termes absolus, nous ne possédons rien. Tout ce que nous sommes ou avons - notre corps physique et notre âme rationnelle - tout provient de notre créateur. Dieu nous ayant spontanément tant donné, nous Lui sommes à notre tour redevables. Bahá'u'lláh a déclaré que nous avons deux devoirs principaux envers Dieu :

Le premier devoir que Dieu a prescrit à ses serviteurs est de reconnaître celui qui est l'Aurore de sa révélation, la Fontaine de ses lois, et qui représente la Divinité, à la fois dans le royaume de sa cause et dans le monde de la création [c'est-à-dire la manifestation]... À tous ceux qui atteignent ce rang le plus sublime, cette cime de gloire transcendante, il convient d'observer chaque ordonnance de celui qui est le Désir du monde. Ces devoirs jumeaux sont inséparables. L'un sans l'autre est inacceptable. 8

Dans un autre passage, Bahá'u'lláh rappelle à ses disciples que les devoirs prescrits par Dieu n'ont pour objet que notre bien : Dieu Lui-même n'a besoin ni de notre adoration ni de notre obéissance, car Il se suffit entièrement à Lui-même et est indépendant de toute sa création. Nous pouvons par conséquent être certains que tout ce que Dieu fait n'est motivé que par son amour pour nous. Il n'y a aucun intérêt personnel de la part de Dieu :

Le devoir que tu [Dieu] as prescrit à tes serviteurs d'exalter à l'infini ta majesté et ta gloire n'est qu'un gage de ta grâce à leur endroit, afin qu'ils soient capables d'accéder à l'état accordé à leur réalité véritable, l'état de connaissance d'eux-mêmes. 9

  1. Adapté de William S. Hatcher and J. Douglas Martin, LA FOI BAHÁ'Í : L'émergence d'une religion mondiale, (Maison d'Éditions Bahá'íes, Bruxelles, 1997), pp. 136-144
  2. `Abdu'l-Bahá, Causeries de `Abdu'l-Bahá à Paris, données en 1911 (Maison d'Éditions Bahá'íes, Bruxelles, 3e édition, corrigée, 1987) p. 76. Il y a cependant des limites inhérentes au développement spirituel humain, que ce soit dans ce monde ou dans le suivant. Les Écrits bahá'ís affirment que l'homme peut s'approcher de l'état de perfection absolue mais ne peut jamais l'atteindre. `Abdu'l-Bahá déclare : Sache que les différents états de l'existence sont limités aux états de servitude, de prophète et de divinité, alors que les perfections divines et contingentes sont illimitées... Et, de même que les perfections divines sont infinies, ainsi sont les perfections humaines. S'il était possible d'atteindre la limite de la perfection, l'une des réalités des êtres pourrait devenir indépendante de Dieu, et le contingent parviendrait à l'état de l'absolu. Mais il existe pour chaque être un point qu'il ne peut dépasser..., celui qui est inhérent à l'état de servitude, aussi loin qu'il puisse progresser dans l'acquisition de perfections infinies, il n'atteindra jamais l'état de divinité... Pierre ne peut pas devenir le Christ. Tout ce qu'il peut faire, dans l'état de servitude, c'est d'acquérir des perfections infinies... `Abdu'l-Bahá, Les leçons de Saint-Jean-d'Acre, (Presse Universitaires de France, Paris, 4e édition, corrigée, 1970) pp. 235-236.
  3. `Abdu'l-Bahá, Divine Art of Living (Wilmette: Bahá'í Publishing Trust, 1944), p. 92.
  4. `Abdu'l-Bahá, Les leçons de Saint-Jean-d'Acre, (Presse Universitaires de France, Paris, 4e édition, corrigée, 1970) p. 221.
  5. Bahá'u'lláh a expliqué que les références faites à Satan dans les Écrits des précédentes religions étaient symboliques et ne devaient pas être prises à la lettre. Satan est la personnification de notre nature inférieure qui peut nous détruire si nous ne l'harmonisons pas avec notre nature spirituelle. Il existe en fait un problème philosophique bien connu concernant la bonté de Dieu, sa toute-puissance et l'existence possible d'un Satan. Ce problème est traité dans le détail à la fois dans les Écrits de Bahá'u'lláh et dans ceux de `Abdu'l-Bahá. De la même manière, le ciel et l'enfer, nous dit Bahá'u'lláh, ne sont pas des lieux réels. Ils symbolisent plutôt des états psychologiques et spirituels de rapprochement ou d'éloignement de Dieu. Le ciel est la conséquence naturelle du progrès spirituel, tandis que l'enfer représente l'échec face à la progression spirituelle.
  6. `Abdu'l-Bahá, Les leçons de Saint-Jean-d'Acre, (Presse Universitaires de France, Paris, 4e édition, corrigée, 1970) pp. 220-221.
  7. Bahá'u'lláh a dit à ce propos : ... l'homme devrait connaître sa propre réalité et faire la différence entre ce qui lui permet de s'élever et ce qui le rabaisse, ce qui l'honore et ce qui le couvre de honte. Bahá'u'lláh dans Bahá'í World Faith (Wilmette: Bahá'í Publishing Trust, 1976), p. 167.
  8. Bahá'u'lláh, Kitáb-i-Aqdas, [Le Plus Saint Livre], (Maison d'Éditions Bahá'íes, Bruxelles, édition 1996) p. 21, § 1.
  9. Bahá'u'lláh, Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, (Maison d'Éditions Bahá'íes, Bruxelles, 3e édition, 1990) p. 6.
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